Conseil et Ingénierie Fiscale
19/3/26

Apport-cession et article 150-0 B ter du CGI : guide complet du report d'imposition

Guide complet de l'apport-cession (art. 150-0 B ter CGI) : mécanisme du report d'imposition, obligation de réinvestissement 60 %, durcissements 2019, stratégies d'optimisation et purge par donation.

Apport-cession et article 150-0 B ter du CGI : guide complet du report d'imposition

L'apport-cession est l'une des stratégies fiscales les plus utilisées par les chefs d'entreprise lors de la cession de leur société. Le mécanisme, encadré par l'article 150-0 B ter du Code général des impôts, permet de reporter l'imposition de la plus-value réalisée lors de l'apport de titres à une holding, à condition de réinvestir une partie significative du produit de cession dans une activité économique.

Ce dispositif, profondément durci par les réformes successives, constitue néanmoins un levier d'optimisation patrimoniale majeur pour les dirigeants cédants. Sa maîtrise est essentielle pour structurer une opération de cession dans les meilleures conditions fiscales. Ce guide complet vous présente l'ensemble du mécanisme, les conditions du report, les obligations de réinvestissement et les stratégies d'optimisation à votre disposition.

Le mécanisme de l'apport-cession

Principe général

L'opération d'apport-cession se déroule en deux étapes. Dans un premier temps, le chef d'entreprise apporte les titres de sa société opérationnelle à une holding qu'il contrôle (généralement une société holding créée à cet effet). Cet apport constitue fiscalement une cession, mais la plus-value réalisée bénéficie d'un report d'imposition en vertu de l'article 150-0 B ter du CGI : elle n'est pas immédiatement imposée.

Dans un second temps, la holding cède les titres reçus à un acquéreur tiers. Le produit de la cession est encaissé par la holding et non directement par le dirigeant. L'imposition de la plus-value initialement reportée n'est pas déclenchée par cette cession au niveau de la holding, à condition que certaines conditions soient respectées, notamment l'obligation de réinvestissement si la cession intervient dans les trois ans suivant l'apport.

Intérêt du dispositif

Sans apport-cession, la plus-value de cession serait immédiatement imposée au prélèvement forfaitaire unique (PFU) de 30 % (ou au barème progressif sur option). Avec l'apport-cession, l'imposition est reportée, ce qui permet au dirigeant de disposer de 100 % du produit de cession au sein de la holding pour le réinvestir. L'économie de trésorerie peut être considérable : sur une plus-value de 2 millions d'euros, le report permet de disposer de 600 000 € supplémentaires à réinvestir immédiatement.

Conditions du report d'imposition (article 150-0 B ter)

Conditions relatives à l'apport

Le report d'imposition est subordonné à plusieurs conditions cumulatives. L'apport doit porter sur des titres de sociétés (actions, parts sociales, droits démembrés). L'apporteur doit recevoir en contrepartie des titres de la société bénéficiaire de l'apport (la holding). L'apporteur doit contrôler la société bénéficiaire de l'apport, c'est-à-dire détenir plus de 33,33 % des droits de vote ou des droits dans les bénéfices (seuil apprécié en tenant compte des participations du conjoint, des ascendants et descendants).

La holding bénéficiaire peut être une société soumise à l'IS ou à l'IR. Elle peut être préexistante ou créée spécifiquement pour l'opération. La holding doit être établie en France, dans un État membre de l'UE ou de l'EEE (hors États non coopératifs). Aucune condition de durée de détention préalable des titres apportés n'est exigée.

L'obligation de réinvestissement en cas de cession dans les 3 ans

Si la holding cède les titres apportés dans un délai de trois ans à compter de l'apport, le maintien du report est conditionné au réinvestissement d'au moins 60 % du produit de cession dans une activité économique éligible, dans un délai de deux ans à compter de la cession. Ce seuil a été porté de 50 % à 60 % par la loi de finances pour 2019, constituant l'un des principaux durcissements du dispositif.

Si la cession intervient au-delà de trois ans après l'apport, aucune obligation de réinvestissement ne pèse sur la holding. Le report d'imposition est maintenu sans condition. Cette règle encourage les stratégies de détention longue : si le dirigeant peut différer la cession par la holding de plus de trois ans, il bénéficie d'une liberté totale dans l'utilisation du produit de cession.

Activités économiques éligibles au réinvestissement

Le réinvestissement doit porter sur des activités économiques limitativement énumérées par la loi. Sont éligibles : le financement d'une activité commerciale, industrielle, artisanale, libérale, agricole ou financière (hors gestion de patrimoine mobilier ou immobilier), soit directement par la holding, soit par une prise de participation dans une société opérationnelle (détention d'au moins 5 % des droits de vote). Est également éligible la souscription en numéraire au capital de sociétés opérationnelles éligibles.

Depuis la loi de finances pour 2019, le réinvestissement dans des fonds de capital-investissement (FCPR, FPCI, SLP, SCR) est également éligible, à condition que le fonds soit investi à hauteur d'au moins 75 % dans des sociétés opérationnelles éligibles et que la holding s'engage à conserver les parts du fonds pendant au moins cinq ans. Cette ouverture a considérablement élargi les possibilités de réinvestissement pour les dirigeants cédants.

Événements mettant fin au report d'imposition

Événements déclenchant l'imposition

Le report d'imposition prend fin et la plus-value devient imposable dans plusieurs cas : la cession à titre onéreux des titres de la holding reçus en échange de l'apport, le rachat ou l'annulation des titres de la holding, le transfert du domicile fiscal hors de France de l'apporteur (déclenchement de l'exit tax), et le non-respect de l'obligation de réinvestissement (cession dans les 3 ans sans réinvestissement de 60 % dans les 2 ans).

En revanche, certains événements ne mettent pas fin au report : la dissolution de la holding (sous conditions), les opérations d'échange ou de fusion concernant les titres de la holding (transfert du report), et la donation des titres de la holding (purge de la plus-value sous conditions). Pour approfondir la question de l'exit tax, consultez notre article sur l'exit tax.

La donation : purge de la plus-value en report

La donation des titres de la holding permet de purger définitivement la plus-value en report, sous réserve que le donataire conserve les titres pendant au moins cinq ans (délai porté de trois à cinq ans par la loi de finances pour 2019). Si cette condition est respectée, la plus-value en report est définitivement exonérée. C'est l'un des principaux leviers d'optimisation du dispositif.

Cette stratégie est particulièrement efficace dans le cadre d'une transmission familiale : le dirigeant apporte ses titres à la holding, la holding cède et réinvestit, puis le dirigeant donne progressivement les titres de la holding à ses enfants en utilisant les abattements de 100 000 € par parent et par enfant (renouvelables tous les 15 ans). La plus-value est purgée et la transmission s'effectue à moindre coût fiscal.

Tableau récapitulatif : conditions et obligations du 150-0 B ter

Élément Règle applicable Détail / commentaire
Condition de contrôle Plus de 33,33 % des droits de vote ou bénéfices Apprécié avec conjoint, ascendants, descendants
Report automatique Oui, si conditions remplies Déclaration obligatoire (formulaire 2074-I)
Cession par la holding ≤ 3 ans Réinvestissement de 60 % obligatoire Dans un délai de 2 ans après la cession
Cession par la holding > 3 ans Aucune obligation de réinvestissement Report maintenu sans condition
Activités éligibles au réinvestissement Commerciale, industrielle, artisanale, libérale, agricole, financière Hors gestion de patrimoine mobilier/immobilier
Réinvestissement en fonds FCPR, FPCI, SLP, SCR éligibles 75 % d'actifs opérationnels, conservation 5 ans
Donation des titres de la holding Purge de la plus-value Conservation par le donataire ≥ 5 ans
Cession des titres de la holding Fin du report — imposition immédiate PFU 30 % ou barème progressif sur option
Exit tax Fin du report en cas de transfert hors de France Sursis possible dans l'UE/EEE
Obligation déclarative Formulaire 2074-I chaque année Tant que le report est en cours

Les durcissements successifs du dispositif

Loi de finances pour 2019

La loi de finances pour 2019 a apporté plusieurs durcissements majeurs au régime de l'apport-cession. Le seuil de réinvestissement a été relevé de 50 % à 60 % du produit de cession. Le délai de conservation des titres par le donataire en cas de donation a été porté de 3 à 5 ans. La liste des activités éligibles au réinvestissement a été clarifiée, avec l'exclusion explicite de la gestion de patrimoine mobilier ou immobilier.

En contrepartie, la loi a élargi les possibilités de réinvestissement en ouvrant l'éligibilité aux fonds de capital-investissement (FCPR, FPCI, SLP, SCR), sous conditions. Cette ouverture a permis de diversifier les stratégies de réinvestissement et de rendre le dispositif plus adapté aux dirigeants ne souhaitant pas se réengager directement dans une activité opérationnelle.

Jurisprudence et doctrine administrative

L'administration fiscale et la jurisprudence ont progressivement précisé les contours du dispositif. Le Conseil d'État a confirmé que le réinvestissement doit correspondre à une activité économique réelle et substantielle, excluant les investissements passifs ou purement patrimoniaux. L'administration a également précisé que le réinvestissement immobilier (acquisition d'immeubles pour les donner en location) n'est éligible que s'il constitue une véritable activité commerciale (location meublée professionnelle, promotion immobilière, marchands de biens), et non une simple gestion patrimoniale.

Le rescrit fiscal reste un outil précieux pour sécuriser le traitement fiscal d'une opération d'apport-cession. Le dirigeant peut interroger l'administration sur l'éligibilité d'un projet de réinvestissement avant sa mise en œuvre, ce qui permet d'éviter une remise en cause a posteriori.

Stratégies d'optimisation

Structuration optimale de la holding

Le choix de la forme juridique et du régime fiscal de la holding est déterminant. Une SAS ou une SARL soumise à l'IS est généralement privilégiée. La holding doit être capitalisée de manière adéquate pour supporter les frais d'acquisition et les investissements futurs. Il est recommandé de créer la holding avant la mise en vente de la société opérationnelle, afin de dissocier clairement l'opération d'apport de la négociation de cession.

La holding peut être structurée avec un démembrement de parts dès sa création : le dirigeant conserve l'usufruit et donne la nue-propriété à ses enfants. Lors de la cession ultérieure par la holding, les plus-values sont capitalisées dans la holding, et la transmission progressive des parts (par extinction de l'usufruit) s'effectue sans droits de succession. Pour approfondir la structuration via holding, consultez notre article sur la holding patrimoniale.

Stratégie de réinvestissement

Le choix du véhicule de réinvestissement est crucial. Plusieurs options s'offrent au dirigeant : le réinvestissement direct dans une nouvelle société opérationnelle (rachat ou création d'entreprise), la prise de participation dans des PME éligibles (Business Angel), la souscription à des fonds de capital-investissement (FCPR, FPCI), ou la combinaison de plusieurs véhicules pour atteindre le seuil de 60 %.

Il est stratégique de planifier le réinvestissement en amont de la cession, en identifiant les opportunités d'investissement et en négociant les conditions d'entrée. Le délai de deux ans pour réinvestir peut sembler confortable, mais les bonnes opportunités nécessitent souvent une réactivité importante. La diversification du réinvestissement entre plusieurs projets permet de réduire le risque tout en remplissant l'obligation légale.

Combinaison apport-cession et donation

La combinaison de l'apport-cession avec une donation des titres de la holding constitue la stratégie la plus puissante d'optimisation. Le schéma type est le suivant : le dirigeant apporte ses titres à la holding (report de la plus-value), la holding cède et réinvestit 60 %, puis le dirigeant donne progressivement les titres de la holding à ses enfants (purge de la plus-value après 5 ans de conservation par les donataires).

Cette stratégie permet de cumuler les avantages : report puis purge de la plus-value, utilisation des abattements de donation (100 000 € par parent/enfant tous les 15 ans), et décote sur les parts de holding (illiquidité, clause d'agrément). Le coût fiscal global de la transmission peut être réduit de manière très significative par rapport à une cession directe suivie d'une donation en numéraire. Pour plus de détails sur le Pacte Dutreil applicable aux holdings, consultez notre guide dédié.

Obligations déclaratives

L'apporteur doit déclarer la plus-value en report sur le formulaire 2074-I (imprimé spécifique pour les plus-values en report ou en sursis d'imposition) et le reporter chaque année sur sa déclaration de revenus (case 8UT de la déclaration 2042 C). Cette obligation déclarative annuelle perdure tant que le report n'est pas purgé ou que la plus-value n'a pas été imposée.

En cas de cession par la holding dans les trois ans, la société doit notifier à l'apporteur les conditions de la cession et le calendrier de réinvestissement. L'apporteur doit ensuite justifier du respect de l'obligation de réinvestissement dans sa déclaration. Le non-respect de ces obligations déclaratives peut entraîner des pénalités et, dans certains cas, la remise en cause du report.

FAQ : apport-cession et article 150-0 B ter

Quel est le seuil de réinvestissement obligatoire ?

La holding doit réinvestir au moins 60 % du produit de cession dans une activité économique éligible, dans un délai de 2 ans. Ce seuil ne s'applique que si la cession intervient dans les 3 ans suivant l'apport. Au-delà de 3 ans, aucun réinvestissement n'est exigé.

Peut-on réinvestir dans l'immobilier ?

Le réinvestissement dans l'immobilier locatif nu (gestion patrimoniale) n'est pas éligible. En revanche, l'investissement dans une activité immobilière opérationnelle (promotion immobilière, location meublée professionnelle, marchands de biens) peut être éligible sous conditions. Il est recommandé de solliciter un rescrit fiscal préalable.

Que se passe-t-il si le réinvestissement n'est pas réalisé dans les 2 ans ?

Le report d'imposition prend fin et la plus-value est immédiatement imposée au PFU de 30 % (ou au barème progressif sur option), majorée des intérêts de retard. La majoration de 10 % pour insuffisance de déclaration peut également s'appliquer.

La donation des titres de la holding purge-t-elle toujours la plus-value ?

Oui, à condition que le donataire conserve les titres pendant au moins 5 ans. Si le donataire cède les titres avant ce délai, le report prend fin et la plus-value est imposée entre les mains du donateur. Cette condition de conservation est un point de vigilance essentiel.

Peut-on réinvestir dans des fonds de capital-investissement ?

Oui, depuis la loi de finances pour 2019, le réinvestissement dans des FCPR, FPCI, SLP et SCR est éligible, à condition que le fonds soit investi à 75 % au moins dans des sociétés opérationnelles éligibles et que la holding conserve ses parts pendant au moins 5 ans.

Le report d'imposition est-il transmissible aux héritiers ?

En cas de décès de l'apporteur, le report d'imposition est purgé et la plus-value n'est jamais imposée. Les héritiers recueillent les titres de la holding à leur valeur au jour du décès, sans imposition de la plus-value en report. Le décès constitue donc un événement extinctif du report.

Quel est le délai minimal entre l'apport et la cession ?

Il n'existe aucun délai minimum légal entre l'apport à la holding et la cession par celle-ci. Toutefois, si la cession intervient très rapidement, l'administration peut tenter de requalifier l'opération en abus de droit. Un délai raisonnable de quelques semaines à quelques mois est généralement recommandé.

Faut-il créer la holding avant de négocier la cession ?

Il est fortement recommandé de créer la holding et réaliser l'apport avant toute négociation avancée de cession. Si l'apport intervient alors que la cession est déjà quasiment conclue (promesse signée, accord sur le prix), l'administration peut considérer que l'opération est constitutive d'un abus de droit et remettre en cause le report d'imposition.

Conclusion

L'apport-cession via l'article 150-0 B ter du CGI reste un outil d'optimisation patrimoniale incontournable pour les dirigeants cédants, malgré les durcissements successifs. Le report d'imposition, combiné à une stratégie de réinvestissement bien structurée et à une transmission progressive par donation, permet de minimiser considérablement la charge fiscale liée à la cession d'entreprise.

Le cabinet Victoris Avocat accompagne les dirigeants dans la structuration complète de leur opération d'apport-cession, depuis la création de la holding jusqu'au suivi des obligations de réinvestissement et à la planification de la transmission. Pour une approche globale de l'optimisation fiscale lors d'une cession d'entreprise, n'hésitez pas à nous consulter.